Dans de nombreuses entreprises, la routine s’installe presque sans qu’on s’en rende compte. Au départ, elle semble rassurante : chacun sait ce qu’il doit faire, les process sont bien rodés, les journées se suivent avec une certaine prévisibilité. Sur le papier, cela peut sembler efficace. Après tout, la stabilité est souvent associée à la productivité. Pourtant, derrière cette apparente tranquillité, la routine peut devenir un frein puissant, aussi bien pour les équipes que pour l’entreprise elle-même.
Quand la routine devient un problème
La répétition des mêmes tâches, des mêmes réunions et des mêmes interactions peut conduire à une forme d’usure mentale. Non pas celle qui vient d’une surcharge de travail, mais une lassitude plus insidieuse : l’impression de tourner en rond, de ne plus évoluer, de ne plus être stimulé. Ce phénomène touche autant les salarié·e·s que les managers.
Lorsqu’une équipe fonctionne sur le mode "pilote automatique" trop longtemps, plusieurs effets négatifs peuvent apparaître :
Une baisse de motivation et d’engagement : l’absence de nouveauté et de stimulation transforme le travail en une suite de tâches répétitives. Peu à peu, la lassitude s’installe, pouvant mener dans certains cas au bore-out, une forme d’épuisement professionnel due au manque de stimulation.
Un frein à la créativité et à l’innovation : dans une routine figée, les salarié·e·s ont tendance à résoudre les problèmes de la même manière sans explorer de nouvelles approches. Le manque de variété réduit la prise d’initiative et l’adaptabilité de l’entreprise.
Une productivité en trompe-l'œil : faire les choses par habitude ne signifie pas forcément les faire bien. Sans remise en question régulière, les processus peuvent devenir inefficaces, générant une perte de temps insidieuse.
Une baisse du bien-être et une fatigue mentale : le manque de diversité dans les tâches peut réduire la motivation et rendre le travail moins engageant. Lorsque les attentes personnelles ne correspondent plus aux missions quotidiennes, cela peut générer une démobilisation progressive et un sentiment d’usure qui, à terme, peut peser sur l’implication et l’efficacité des équipes.
Un risque accru de turnover : Lorsqu’il n’y a plus d’opportunités d’apprentissage ou d’évolution, les salarié·e·s perdent en satisfaction et finissent par chercher ailleurs.
Le piège du "ça a toujours fonctionné comme ça"
Bien des structures se heurtent à une résistance au changement qui constitue un obstacle majeur. On se raccroche à ce qui a fonctionné jusqu’ici, parfois par peur de bousculer un équilibre qui semble stable. Pourtant, dans un monde du travail en constante évolution, ne pas questionner ses habitudes peut freiner l'évolution et limiter les opportunités d'amélioration.
Loin de l’idée qu’il faut tout révolutionner du jour au lendemain, il s’agit surtout d’adopter un état d’esprit où l’on questionne régulièrement ce que l’on fait et pourquoi on le fait.
Cette réunion hebdomadaire est-elle toujours aussi utile, ou pourrait-elle être optimisée ?
Les process en place sont-ils toujours pertinents, ou sont-ils devenus une contrainte plus qu’une aide ?
Les équipes ont-elles l’espace nécessaire pour proposer des améliorations et tester de nouvelles façons de travailler ?
Ce que recherchent les salarié·e·s aujourd’hui
Les attentes vis-à-vis du travail ont beaucoup évolué ces dernières année. La plupart des salarié·e·s, en particulier dans les TPE et PME, ne recherchent pas seulement un poste stable, mais aussi un environnement dynamique où ils peuvent apprendre, évoluer et avoir un impact réel.
Un rapport de Gallup1 montre que les entreprises qui offrent un cadre de travail flexible, stimulant et qui laissent de la place à l’initiative obtiennent des niveaux d’engagement nettement supérieurs à celles qui fonctionnent avec des process rigides et répétitifs. Autrement dit, casser la routine n’est pas juste une question de confort, c’est aussi un levier de performance.
Faut-il laisser place à l'inconnu ?
Briser la routine ne signifie pas instaurer du chaos ou rendre chaque journée imprévisible. L’idée est plutôt de trouver un équilibre entre structure et flexibilité. Un cadre bien défini est nécessaire pour que l’entreprise fonctionne, mais il doit être suffisamment souple pour évoluer et s’adapter aux besoins des équipes. Cela passe par l’écoute active des collaborateurs, l’expérimentation de nouvelles méthodes de travail et l’adoption progressive de changements bénéfiques. Offrir des moments dédiés à la réflexion collective et à l’ajustement des pratiques favorise une dynamique plus fluide et permet d’intégrer des évolutions sans perturbation brutale. Encourager les retours d’expérience et ajuster les processus en fonction des besoins réels contribue à une entreprise plus agile et résiliente.
Briser la routine : des stratégies concrètes pour dynamiser le quotidien
Encourager la diversité des tâches (Job Crafting)
Le job crafting consiste à redéfinir et ajuster les missions des salarié·e·s en fonction de leurs compétences, aspirations et intérêts professionnels. Plutôt que d’imposer des tâches figées, cette approche permet à chacun·e de contribuer de manière plus alignée avec ses motivations. En variant les missions et en encourageant l’initiative, on stimule l’intellect et on prévient la lassitude2. Par exemple, une entreprise peut offrir à ses employé·e·s la possibilité de consacrer un pourcentage de leur temps de travail à des projets transversaux, comme l'amélioration d’un processus interne, la mise en place d’une nouvelle méthodologie ou encore la transmission de savoirs à travers des sessions de formation entre collègues.
Stimuler la créativité et la collaboration
L’innovation naît souvent de la confrontation d’idées et du travail en équipe. Organiser régulièrement des sessions de brainstorming ouvertes à tous ou des hackathons internes permet de renouveler les perspectives et d’explorer de nouvelles approches. Par exemple, une entreprise peut consacrer une journée par trimestre à des ateliers où les salarié·e·s travaillent sur des propositions d’amélioration pour leur environnement de travail. Un outil de suggestion collaboratif peut également être mis en place pour recueillir et structurer ces idées en continu, permettant ainsi aux employé·e·s de proposer des améliorations et de voter pour celles qui leur semblent les plus pertinentes.
Intégrer les “side projects” pour encourager l’innovation
Encourager les salarié·e·s à développer des projets en parallèle de leurs missions principales (appelés side projects) permet de briser la monotonie et d’insuffler une dynamique d’innovation continue. En dédiant un pourcentage du temps de travail (par exemple 10%) à des projets en lien avec l’activité de l’entreprise, les équipes peuvent expérimenter de nouvelles idées, explorer des technologies inédites ou améliorer des processus internes sans la pression des résultats immédiats. Ainsi, les “side projects” offrent un espace de créativité, favorisent la montée en compétences et renforcent l’engagement des équipes, tout en pouvant aboutir à des avancées concrètes bénéfiques pour l’entreprise.
Repenser l’organisation du travail
La flexibilité au travail permet de casser les automatismes et d’améliorer la qualité de vie. Mettre en place le télétravail partiel ou proposer des espaces de travail variés (bureaux ouverts, salles dédiées à la concentration) favorise un équilibre entre autonomie et collaboration. De plus, des pauses bien pensées, comme la technique Pomodoro, permettent de structurer la journée de manière plus efficace.
Organiser des journées "hors bureau"
Plutôt que de rester enfermé·e dans la même routine, consacrer une journée à une activité totalement différente peut être un excellent moyen de briser la routine et de prendre du recul sur son travail. Cela peut aller d'une journée consacrée à un projet passionnant mais mis de côté par manque de temps, à une immersion dans un environnement totalement différent comme la visite d’une autre entreprise, des sorties culturelles ou de découverte. Sortir du cadre habituel permet souvent d'avoir des idées novatrices et d'aborder ses missions sous un angle nouveau.
Essayer l'échange de poste sur une journée
Changer temporairement de poste ou assumer de nouvelles responsabilités peut casser la monotonie et offrir de nouvelles perspectives. Par exemple, une entreprise peut organiser des immersions courtes où un·e salarié·e suit un·e collègue occupant un rôle différent, lui permettant ainsi de mieux comprendre les enjeux d’un autre métier et de diversifier ses compétences. Une autre approche consiste à proposer des projets transversaux, où des équipes multidisciplinaires collaborent sur un défi commun. Ces initiatives stimulent l’apprentissage, renforcent la cohésion et ouvrent la porte à de nouvelles évolutions professionnelles.
Faire intervenir des externes pour un regard neuf
L’innovation naît souvent du croisement des disciplines et des perspectives extérieures. Faire ponctuellement appel à des intervenants extérieurs comme des startups, des chercheurs, des experts d’autres secteurs ou même des artistes permet de remettre en question des méthodes de travail devenues routinières. Par exemple, une entreprise technologique peut inviter un architecte pour comprendre comment il structure ses projets, ou un artisan pour explorer des approches manuelles de résolution de problèmes. Ce regard neuf aide à identifier des biais, apporte des solutions inattendues et stimule la créativité des équipes en les confrontant à d’autres façons de penser et d’agir.
Intégrer un apprentissage continu et le partage des connaissances
Encourager la montée en compétences des employé·e·s est une façon efficace de nourrir leur curiosité et leur engagement. Par exemple, les sessions "Lunch & Learn" proposent un format d'apprentissage informel et accessible : pendant la pause déjeuner, un intervenant interne ou externe partage son expertise sur un sujet pertinent, suivi d'un échange de questions et de discussions. Ainsi, un membre de l'équipe peut présenter une stratégie qu'il a mise en place avec succès, expliquer une technologie utile ou partager les leçons tirées d'un projet récent. Ces moments favorisent la collaboration et instaurent une dynamique d'apprentissage continu, sans imposer un cadre trop rigide.
Prendre en compte le rythme de travail propre à chacun
Chaque personne possède son propre rythme et sa zone de productivité optimale, ce qui signifie qu'un cadre trop rigide peut nuire à l'efficacité et accentuer la monotonie du quotidien. Il est donc préférable de proposer un environnement flexible qui permette à chacun d'adapter son organisation selon ses besoins. Aménager des espaces dédiés au repos ou à la détente aide aussi à réduire la fatigue accumulée et à améliorer la productivité. Par exemple, des zones de relaxation avec fauteuils confortables ou espaces verts encouragent la décompression. En permettant aux employé·e·s de mieux gérer leur propre rythme, on favorise un travail plus efficace et une meilleure qualité de vie au sein de l'entreprise.
Laisser plus de place aux projets personnels
Certaines entreprises offrent aux employé·e·s la possibilité de consacrer un pourcentage de leur temps de travail à un projet personnel en lien avec leur domaine d'expertise. Google, par exemple, avait mis en place le concept du "20% Time" où les salarié·e·s pouvaient travailler sur un projet annexe qui les passionne. Encore une fois, celà stimule la créativité et apporte un nouvel élan aux collaborateurs.
Supprimer ou alléger certaines contraintes pour voir l’impact
Certaines habitudes de travail restent en place par inertie sans réelle justification. Un bon moyen de casser la routine est de supprimer temporairement une règle ou un processus et d’observer les effets. Cela peut sembler déstabilisant au départ, mais cette approche génère souvent des résultats inattendus et enrichissants, ouvrant la voie à de nouvelles opportunités et à une meilleure efficacité.
Quelques exemples :
Supprimer une réunion hebdomadaire et voir si son absence est réellement problématique.
Expérimenter une journée sans emails en interne pour privilégier les échanges en direct ou via des outils plus asynchrones.
Laisser une plage horaire libre chaque semaine où les salarié·e·s peuvent organiser leur travail comme ils le souhaitent, sans directives précises.
Donner plus de sens au travail
Comprendre l'impact de son travail est essentiel pour maintenir la motivation. Mettre en lumière les réussites collectives et valoriser concrètement chaque contribution renforce le sentiment d’accomplissement. Par exemple, partager régulièrement des témoignages d’employé·e·s sur la manière dont leur travail a influencé un projet ou organiser des points d’équipe pour célébrer les avancées permet de maintenir un engagement fort et durable.
Instaurer une culture du changement progressif
Le travail évolue sans cesse, et il est essentiel d’adopter une culture où le changement est perçu comme une dynamique naturelle et stimulante. Accepter que demain sera différent d’hier permet de rester ouvert aux évolutions et d’explorer de nouvelles opportunités.
Cette évolution doit se construire avec chacun, en prenant en compte les besoins et aspirations individuelles. Plutôt qu’un changement imposé, il est plus efficace d’engager un dialogue continu et d’impliquer les équipes dans la réflexion et la mise en œuvre des ajustements.
Par exemple, organiser régulièrement des échanges pour recueillir les idées, tester des approches sur des groupes volontaires avant un déploiement plus large, ou ajuster progressivement les pratiques en fonction des retours, permet une transition plus fluide et mieux acceptée.
En conclusion
Faire du changement une habitude positive est essentiel pour garantir la motivation et l’engagement sur le long terme. La routine ne doit pas être une fatalité, mais un élément modulable qui évolue avec les besoins des équipes et de l’entreprise. Instaurer une dynamique évolutive permet d’éviter l’usure mentale et de maintenir un environnement de travail stimulant.
L’implication des équipes est primordiale : un changement imposé a peu de chances de fonctionner durablement, tandis qu’une démarche participative crée de l’adhésion et favorise l’initiative. Expérimenter de nouvelles approches, même sans retour immédiat sur investissement, est un pari gagnant à long terme. Réduction du turnover, amélioration de la compétitivité et augmentation de la productivité sont autant de bénéfices qui émergent progressivement lorsque l’innovation et l’évolution deviennent des réflexes intégrés à la culture de l’entreprise.
Finalement, casser la routine ne signifie pas chambouler l’organisation, mais plutôt créer un cadre où l’adaptation et l’amélioration continue sont perçues comme naturelles et bénéfiques pour toutes et tous.
Sources
Rapport Gallup, qui explore l’engagement des employés, l’impact de la routine sur la motivation et les leviers d’amélioration du bien-être au travail : https://www.gallup.com/workplace/349484/state-of-the-global-workplace.aspx
Van Hooff, M., & Van Hooft, E. (2014). Boredom at work: proximal and distal consequences of affective work-related boredom.. Journal of occupational health psychology, 19 3, 348-59 . ~[https://doi.org/10.1037/a0036821](https://doi.org/10.1037/a0036821)~.
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